La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf : c’est la fable que j’utilise pour la comparaison directe entre Phèdre et La Fontaine. Après avoir étudié Ésope et compris la structure de base du genre, cette séance pose la question centrale : qu’est-ce que La Fontaine a vraiment changé par rapport à ses sources ? Deux groupes, deux textes, un questionnaire commun et une mise en commun qui révèle tout ce qu’un grand poète peut faire d’une même histoire.
→ Pour la présentation des trois fabulistes et la séquence complète, consultez ma page Fables CM1 CM2.
→ Pour la comparaison Ésope / Phèdre / La Fontaine sur les fables d’Ésope, consultez la séance 3.
Pourquoi cette fable pour la comparaison ?
La Grenouille et le Bœuf est la fable idéale pour une comparaison directe entre Phèdre et La Fontaine, pour trois raisons. D’abord, les deux versions existent sous une forme accessible et traduite, pas besoin de lire le latin de Phèdre. Ensuite, les différences sont immédiatement visibles : Phèdre écrit en prose courte, La Fontaine en vers rimés avec dialogues.
Enfin, la morale est la même dans les deux versions mais formulée très différemment : ce qui permet de travailler la notion de style sans quitter le fond.
📌 Eduscol recommande explicitement dans ses ressources d’accompagnement du programme cycle 3 de comparer des versions différentes d’une même fable : notamment Ésope, Phèdre et La Fontaine pour développer une posture de lecteur comparatiste et comprendre ce qu’est un style littéraire. → Module Eduscol — Enseigner les Fables
Les deux textes : Phèdre et La Fontaine
Je divise la classe en deux groupes. Le groupe 1 reçoit la version de Phèdre, le groupe 2 la version de La Fontaine. Chaque groupe lit son texte à voix haute, puis répond au questionnaire. La mise en commun se fait ensuite en classe entière.
| LA GRENOUILLE QUI SE VEUT FAIRE AUSSI GROSSE QUE LE BŒUF Une Grenouille vit un Bœuf Qui lui sembla de belle taille. Elle qui n’était pas grosse en tout comme un œuf, Envieuse s’étend, et s’enfle, et se travaille Pour égaler l’animal en grosseur, Disant : Regardez bien, ma sœur ; Est-ce assez ? Dites-moi ; n’y suis-je point encore ? Nenni. M’y voici donc ? Point du tout. M’y voilà ? Vous n’en approchez point. La chétive Pécore S’enfla si bien qu’elle creva. Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages : Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs, Tout petit prince a des ambassadeurs, Tout marquis veut avoir des pages. Jean de La Fontaine | LA GRENOUILLE ET LE BOEUF. Dans la prairie un jour une grenouille se mit à contempler un bœuf. Prise de jalousie à la vue d’une si grande taille, elle gonfla sa peau ridée. Puis elle demanda à ses petits si elle n’était pas plus grosse que le bœuf. Ils lui dirent que non. De nouveau elle tendit sa peau avec de plus grands efforts et demanda encore qui des deux était le plus gros. Ils lui dirent : « C’est le bœuf. » Enfin, emportée par le dépit, elle voulut s’enfler davantage, mais elle creva et tomba morte. Le pauvre, en voulant imiter le puissant, se perd. Phèdre |

Questionnaire et correction — Groupe 1 : version de Phèdre
Le groupe 1 travaille sur la version de Phèdre (courte, en prose, directe). Je leur demande de formuler leurs réponses en phrases complètes.
Questions et réponses
- Ce document est une fable écrite par Phèdre.
- Phèdre était un philosophe grec (fabulistes grecs).
- Les personnages de la fable sont un bœuf et des grenouilles (mère et ses petits). L’action se passe dans un pré.
- La grenouille veut devenir aussi grosse que le bœuf.
- Comment sont décrits le bœuf et la grenouille ? Bœuf –> grande taille / Grenouille –> jalouse – peau rugueuse – dépitée
- La grenouille échoue et crève car elle s’est enflée trop fort.
- A quels temps est écrit le texte ? Passé
- Trouves-tu la morale de cette fable ? Le pauvre, en voulant imiter le puissant, se perd.
Questionnaire et correction — Groupe 1 : version de La Fontaine
- Ce document est une fable écrite par Jean de la Fontaine.
- Jean de la Fontaine était un écrivain (fabulistes) français
- Les personnages de la fable sont un bœuf et des grenouilles (une grenouille et sa sœur). On ne sait pas exactement où se passe l’action.
- La grenouille veut devenir aussi grosse que le bœuf.
- Comment sont décrits le bœuf et la grenouille ? Bœuf –> De belle taille / Grenouille –> Grosse comme un œuf – chétive pécore
- La grenouille échoue et crève car elle s’est enflée trop fort.
- A quels temps est écrit le texte ? Passé – Présent
- Trouves-tu la morale de cette fable ?
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
Tout petit prince a des ambassadeurs,
Tout marquis veut avoir des pages.
La mise en commun : ce que La Fontaine a changé
C’est le moment fort de la séance. Je distribue le tableau récapitulatif à compléter en groupe classe, en notant les éléments relevés dans chaque version. Les élèves notent leurs observations : d’abord ce qui est commun aux deux versions, puis ce qui diffère.
| Fables de Phèdre | Fable de La Fontaine |
| Les personnages de la fable sont un bœuf et des grenouilles (mère et ses petits). L’action se passe dans un pré. | Les personnages de la fable sont un bœuf et des grenouilles (sœurs). Lieu inconnu. |
| La grenouille veut se faire aussi grosse que le bœuf. | La grenouille veut se faire aussi grosse que le bœuf. |
| La grenouille s’enfle et finit par crever. | La grenouille s’enfle et finit par crever. |
| Bœuf –> grande taille – … Grenouille –> jalouse – peau rugueuse – dépitée On voit que Phèdre explique les sentiments de la grenouille (jalousie, dépit) | Bœuf –> De belle taille Grenouille –> Grosse comme un œuf – chétive pécore Jean de la Fontaine utilise la ponctuation pour montrer les sentiments de la grenouille. Opposition remarquable (œuf/bœuf) |
| Texte intégralement au passé. On reste sur le même rythme. Les questions/réponses se succèdent. On arrive vite à la fin de l’histoire sans être vraiment surpris. | Histoire avec les temps : Passé/Présent Passé : Début du récit Fin lorsque la grenouille creva, on a une fin presqu’inattendue, brutalité du dénouement. Jean de la Fontaine fait monter la pression. On a l’impression d’enfler comme la grenouille et d’un seul coup ! Fin au présent : Dialogue entre les personnages (grenouilles) qui amènent de l’intensité par le jeu de questionnement. (vivacité, montre aussi l’effort) –> DIRECT Morale |
Ce que La Fontaine a ajouté
Après la mise en commun, j’institutionnalise les quatre apports de La Fontaine par rapport à Phèdre :
1. Un dialogue : la grenouille interroge sa sœur à plusieurs reprises (« Est-ce assez ? Dites-moi ; n’y suis-je point encore ? »). Le lecteur vit l’action en direct, au présent, au lieu de la lire au passé.
2. Des effets d’attente et une fin inattendue : La Fontaine fait monter la pression progressivement. On a l’impression d’enfler avec la grenouille et d’un seul coup, elle crève. La brutalité du dénouement surprend, même quand on connaît la fable.
3. Une opposition forte entre les deux personnages : grosse comme un œuf vs de belle taille. La rime œuf/bœuf souligne l’absurdité de la comparaison.
4. Une morale élargie et actualisée : Phèdre dit : « Le pauvre qui veut imiter le puissant se perd. » La Fontaine étend la critique à toute la société de son temps : le bourgeois, le petit prince, le marquis. Il parle de la cour de Louis XIV à travers ses animaux.


Le grand tableau comparatif : 9 aspects
| Aspect comparé : la grenouille et le boeuf | Version de Phèdre (traduite en français) | Version de Jean de La Fontaine |
|---|---|---|
| Auteur, époque | Phèdre, fabuliste latin de l’Antiquité. | Jean de La Fontaine, XVIIᵉ siècle, auteur français de fables. |
| Titre | « La Grenouille et le Bœuf » ou « De la grenouille et du bœuf » selon les éditions. | « La Grenouille qui se veut faire aussi grosse que le Bœuf ». |
| Genre, forme | Prose courte, phrases simples, récit condensé. | Fable en vers rimés, plus développée, avec rythme et musicalité. |
| Situation de départ | Une grenouille voit un bœuf qui broute dans une prairie et envie sa taille. | « Une Grenouille vit un Bœuf / Qui lui sembla de belle taille » : la jalousie naît dès le début. |
| Personnages | Grenouille, bœuf, compagnes ou petits qui répondent à ses questions. | Grenouille, bœuf, « sœur » (interlocutrice) et, à la fin, allusion aux « gens de peu » (bourgeois, petits marquis). |
| Déroulement de l’action | La grenouille se gonfle, demande plusieurs fois si elle égale le bœuf; les autres répondent « non »; elle continue malgré tout. | Même canevas : elle s’étend, s’enfle, se travaille, demande à sa sœur; La Fontaine détaille davantage les étapes, avec un ton comique et des images fortes. |
| Dénouement | À force de s’enfler, la grenouille crève sur-le-champ. | Même fin : elle éclate, ce qui clôt la petite « comédie » animale. |
| Morale (contenu) | L’homme pauvre qui veut imiter le puissant se perd; critique de celui qui veut dépasser sa condition. | Même idée : critique de la vanité, des bourgeois ou « petits marquis » qui veulent rivaliser avec les grands et se rendent ridicules. |
| Morale (forme) | Souvent énoncée en une ou deux phrases, très directe, parfois placée au début. | Développée et amplifiée dans les derniers vers; ton plus solennel après la partie comique. |
| Ton, effet produit | Récit bref, efficace, plutôt neutre; valeur surtout exemplaire. | Satirique et théâtral : on rit de la grenouille et, à travers elle, des hommes trop orgueilleux; dimension poétique forte. |
Les compétences travaillées dans cette séance
| Compétence | Indicateur de réussite |
|---|---|
| Lire et comprendre deux versions d’une même fable | L’élève répond correctement aux questions de compréhension sur les deux versions (personnages, intrigue, dénouement, morale) en formulant ses réponses en phrases complètes. |
| Identifier les caractéristiques de la fable en prose (Phèdre) | L’élève décrit la version de Phèdre comme un récit court en prose, intégralement au passé, avec une morale directe et une structure simple. |
| Identifier les caractéristiques de la fable en vers (La Fontaine) | L’élève décrit la version de La Fontaine comme un poème en vers rimés avec dialogues au présent, effet d’attente, fin brutale et morale élargie. |
| Comparer deux versions d’une même fable | L’élève remplit le tableau comparatif en identifiant les points communs (même histoire, même morale de fond, même dénouement) et les différences (forme, style, dialogues, morale). |
| Expliquer ce que La Fontaine a ajouté par rapport à Phèdre | L’élève cite au moins trois apports de La Fontaine : le dialogue, l’effet d’attente, l’opposition des personnages, la morale élargie. |
| Débattre de la morale : est-elle toujours valable ? | L’élève explique en quoi la critique de l’orgueil et de l’imitation des puissants s’applique encore aujourd’hui et donne un exemple de sa vie. |
FAQ — La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf en CM1 CM2
Quel est le résumé de la fable La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf ?
Une grenouille voit un bœuf et, jalouse de sa taille, décide de se gonfler pour l’égaler. Elle interroge sa sœur à plusieurs reprises — « Est-ce assez ? » — mais n’y parvient jamais. À force de s’enfler, elle crève. La morale : critiquer ceux qui veulent imiter les plus puissants sans en avoir les moyens, et qui se perdent dans cette tentative.
Quelle est la différence entre la version de Phèdre et celle de La Fontaine ?
La version de Phèdre est courte, en prose, au passé, avec une morale directe en une phrase. La version de La Fontaine est en vers rimés, avec des dialogues au présent qui font vivre l’action, un effet d’attente qui rend la fin plus surprenante, et une morale plus longue qui élargit la critique à toute la société. La Fontaine garde le fond de Phèdre mais transforme complètement la forme et l’effet produit.
Quelle est la morale de cette fable ?
La morale de Phèdre est directe : Le pauvre, en voulant imiter le puissant, se perd. La morale de La Fontaine est plus développée et plus satirique : Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages : / Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs, / Tout petit prince a des ambassadeurs, / Tout marquis veut avoir des pages. Les deux critiquent l’orgueil et l’imitation des plus puissants, mais La Fontaine vise explicitement la société de son temps — la cour de Louis XIV.
Pourquoi diviser la classe en deux groupes pour cette séance ?
Parce que chaque groupe travaille sur un seul texte d’abord, sans être influencé par l’autre version. Quand les deux groupes mettent leurs observations en commun, les différences entre les deux versions apparaissent clairement — chaque groupe a une expertise sur son texte et peut l’expliquer à l’autre. C’est une forme d’enseignement par les pairs particulièrement efficace pour la comparaison littéraire.
En quoi la morale de cette fable est-elle encore valable aujourd’hui ?
La grenouille qui veut devenir aussi grosse qu’un bœuf, c’est toutes les situations où quelqu’un veut paraître plus puissant ou plus riche qu’il n’est — sur les réseaux sociaux, dans la vie professionnelle, dans les relations sociales. La fable date du VIe siècle avant J.-C. mais la critique de la vanité et de l’imitation aveugle reste universelle. C’est précisément ce que La Fontaine a compris en élargissant la morale de Phèdre.
Conclusion
Cette séance est celle où les élèves comprennent le mieux ce qu’est le style d’un auteur. En voyant la même histoire racontée par Phèdre en prose directe et par La Fontaine en vers théâtraux, ils saisissent concrètement que l’écriture est un choix : chaque mot, chaque dialogue, chaque rime est une décision. C’est la leçon la plus importante de toute la séquence fables.
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