Comparer les fables d’Ésope, Phèdre et La Fontaine : c’est le cœur pédagogique de cette séance, et l’une des plus riches de toute la séquence fables CM1 CM2. La question que je pose toujours au départ est simple : « La Fontaine a-t-il vraiment inventé les fables ? » La réponse surprend souvent les élèves : non, il s’est inspiré d’auteurs qui vivaient 2 000 ans avant lui. Et ce qui le rend génial, c’est précisément ce qu’il a transformé à partir de ces sources. Cette séance double travaille deux fables d’Ésope, les temps du récit, le rôle des pronoms et la comparaison des trois fabulistes.
→ Pour la définition du genre et la séquence complète, consultez ma page Fables CM1 CM2.
→ Pour la biographie de Jean de La Fontaine, consultez la séance 2.
Qui sont Ésope et Phèdre ?
Ésope (VIe siècle av. J.-C.)
Ésope vivait il y a plus de 2 500 ans en Grèce ancienne, au VIe siècle avant Jésus-Christ. On raconte qu’il était esclave, qu’il voyageait beaucoup en Asie Mineure et en Grèce, racontant des histoires avec des animaux qui parlent. Il conseillait même des rois avec ses leçons cachées dans les récits animaux.
Ce qui caractérise Ésope : des fables très courtes, en prose, avec une morale directe formulée à la fin. Pas d’effets de style, pas de fioritures : l’essentiel, et rien d’autre.
C’est pour ça que ses textes sont parfaits pour une première approche : les élèves voient immédiatement la structure récit + morale, sans être gênés par la versification.
Phèdre (Ier siècle)
Phèdre était un esclave affranchi romain qui vivait vers 15 avant Jésus-Christ. Il adorait les fables d’Ésope et les a adaptées en vers latins courts, faciles à retenir. Il a apporté plus d’ironie et de raffinement que son modèle grec, et a rendu les fables célèbres à Rome et dans toute l’Europe latine. C’est le chaînon entre Ésope et La Fontaine.
La Fontaine et ses sources
Jean de La Fontaine a lu Ésope et Phèdre, et a décidé de les transformer plutôt que de les copier. Il a rallongé les récits, ajouté des dialogues, créé des atmosphères, caché la morale dans le tissu même du texte, et mis tout ça en vers français avec des effets de rythme et de rime. Le résultat est une œuvre littéraire à part entière : pas une traduction, une recréation.
📌 Eduscol précise dans ses ressources d’accompagnement du programme de français cycle 3 que comparer différentes versions d’un même texte (notamment les fables d’Ésope, Phèdre et La Fontaine) est une activité centrale pour construire une culture littéraire et développer une posture de lecteur comparatiste. → Ressources Eduscol — Français cycle 3
On peut montrer aux élèves que « La cigale et la fourmi » existe chez les trois fabulistes. On compare les trois versions : Ésope en 4 lignes, Phèdre en 6 vers latins traduits, La Fontaine en 22 vers. La question que je pose : qu’est-ce que La Fontaine a ajouté ? Les dialogues, les descriptions, le rythme : c’est exactement ce qu’est le style littéraire.
Fable 1 d’Ésope : L’âne chargé de sel
Je distribue le texte et je demande une première lecture à voix haute : quelques élèves lisent à tour de rôle. Puis je fais relever les indices paratextuels à l’oral : texte narratif / fable / auteur Ésope / titre L’âne chargé de sel.
Le texte
L’âne chargé de sel
Un âne chargé de sel traversait une rivière. Un faux pas le fit tomber dans l’eau. Le sel fondit alors, et l’âne se releva plus léger. Il en fut tout heureux. Un peu plus tard, se retrouvant chargé d’éponges au bord de la même rivière, il se dit que s’il tombait à nouveau, il se relèverait plus léger, et fit exprès de glisser. Qu’arriva-t-il ? Les éponges s’imbibèrent d’eau et, incapable de se relever, l’âne périt noyé. Il est des ruses qui se retournent contre nous.
Ésope
Le questionnaire (8 questions)
a) Qui sont les personnages principaux ?
b) Où se passe la scène ?
c) Que transporte l’âne lors de son premier trajet ?
d) Que lui arrive-t-il lors de son premier trajet ?
e) Est-ce positif pour lui ? Pourquoi ?
f) Que transporte l’âne lors de son second trajet ?
g) Que fait l’âne pour alléger sa charge ?
h) Qu’arrive-t-il à l’âne finalement ?

La correction
a) Le personnage principal est un âne. Les bergers sont des personnages secondaires qui provoquent la situation sans participer à l’action.
b) La scène se passe près d’une rivière.
c) Lors de son premier trajet, l’âne transporte du sel.
d) L’âne chute et tombe dans la rivière.
e) Oui, c’est positif pour lui : le sel se dissout dans l’eau et sa charge devient plus légère.
f) Lors de son second trajet, l’âne transporte des éponges.
g) L’âne fait exprès de tomber, pensant que sa charge sera plus légère comme la première fois.
h) L’âne meurt noyé : les éponges se sont gorgées d’eau, rendant la charge trop lourde pour qu’il puisse se relever.
Fable 2 d’Ésope : Le renard au ventre gonflé
Cette deuxième fable d’Ésope permet de travailler la même structure sur un texte différent, et d’approfondir la notion de morale (ici implicite dans le titre du récit, puis explicitée en fin de texte).
Le texte
Le renard au ventre gonflé
Un renard qui avait grand faim vit dans le creux d’un chêne du pain et de la viande laissés là par des bergers. Il s’y glissa et mangea le tout. Mais son ventre gonfla et, ne pouvant plus sortir, il gémissait et se lamentait. Un autre renard qui passait par là l’entendit se plaindre et lui demanda la raison. Quant il sut ce qui s’était passé, il lui dit : « Patience ! Une fois redevenu tel que tu étais en rentrant, tu sortiras facilement. » Le temps vient à bout des difficultés.
Ésope
Questionnaire (8 questions)
- Qui sont les personnages principaux ?
- Où se passe la scène ?
- Quand se déroule la scène ?
- Quelle sensation désagréable ressent le renard au début du récit ?
- Pourquoi le berger a-t-il laissé de la viande et du pain aux creux de l’arbre ?
- Pourquoi le renard se plaint-il ?
- Quelle solution propose le renard ?
- Retrouve la morale de cette fable.

Correction du questionnaire sur les fables d’Ésope
a) Les personnages principaux sont deux renards. Les bergers sont des personnages secondaires qui ne participent pas à l’action mais qui provoquent la situation.
b) La scène se déroule dans une forêt, près d’un chêne.
c) Nous n’avons aucune information sur le moment de l’action.
d) Le renard a très faim, il est affamé.
e) Le berger a sans doute mis la nourriture dans le creux de l’arbre pour la conserver. Certains élèves peuvent penser que c’est un piège : les deux interprétations sont valides et intéressantes à débattre.
f) Le renard se plaint car il ne peut plus sortir du creux de l’arbre : son ventre a gonflé après avoir mangé.
g) Le second renard lui conseille d’attendre patiemment que son ventre dégonfle.
h) La morale est : Le temps vient à bout des difficultés.
Travail sur les temps du récit dans la fable d’Ésope
Après le questionnaire, je fais relever et classer tous les verbes conjugués des deux fables. Je demande aux élèves de colorier en bleu les verbes à l’imparfait, en orange les verbes au passé simple, en rose les verbes au présent.
Tableau des temps — L’âne chargé de sel
Un âne chargé de sel traversait une rivière. Un faux pas le fit tomber dans l’eau. Le sel fondit alors, et l’âne se releva plus léger. Il en fut tout heureux. Un peu plus tard, se retrouvant chargé d’éponges au bord de la même rivière, il se dit que s’il tombait à nouveau, il se relèverait plus léger, et fit exprès de glisser. Qu’arriva-t-il ? Les éponges s’imbibèrent d’eau et, incapable de se relever, l’âne périt noyé. Il est des ruses qui se retournent contre nous
| Verbes conjugués à un temps du passé | Verbes conjugués au présent | |
| Traversait tombait | fit fondit périt releva dit arriva imbibèrent | est retournent |
L’imparfait représente le décor ou les portraits des personnages : temps de la description. Il exprime des actions en train de se dérouler dont la durée n’est pas précisée.
Le passé simple désigne les actions des personnages qui font avancer l’histoire. Les actions au passé simple sont brèves et achevées.
Le présent est utilisé pour exprimer une vérité générale : c’est le temps de la morale.
Dans un premier temps, on trouve le récit : les personnages vivent différentes actions au passé (imparfait et passé simple). Dans un second temps, la fin du texte se différencie d’un récit classique : on utilise le présent. Il s’agit de la morale, elle parle de quelque chose qui est toujours valable (présent de vérité générale).
Tableau des temps — Le renard au ventre gonflé
Le renard au ventre gonflé
Un renard qui avait grand faim vit dans le creux d’un chêne du pain et de la viande laissés là par des bergers. Il s’y glissa et mangea le tout. Mais son ventre gonfla et, ne pouvant plus sortir, il gémissait et se lamentait. Un autre renard qui passait par là l’entendit se plaindre et lui demanda la raison. Quand il sut ce qui s’était passé, il lui dit : « Patience ! Une fois redevenu tel que tu étais en rentrant, tu sortiras facilement. » Le temps vient à bout des difficultés.
| Verbes conjugués à un temps du passé | Verbes conjugués au présent | |
| Imparfait avait gémissait se lamentait passait étais | Passé simple vit se glissa gonfla entendit demanda sut dit | vient |
Plus-que parfait Futur simple
Dans un premier temps, on trouve le récit qui nous raconte une histoire où les personnages vivent différentes actions. On emploie les temps du récit au passé : l’imparfait et le passé simple.
Dans un second temps, la fin du texte se différencie d’un récit classique : on utilise le présent. Il s’agit de la morale. Celle-ci parle de quelque chose qui est toujours valable (présent de vérité générale)
Travail sur les pronoms : le récit et la morale
Après le travail sur les temps, je demande aux élèves de souligner tous les pronoms dans L’âne chargé de sel. On met en évidence que le texte peut être découpé en deux parties grâce aux pronoms :
Récit → pronom il → le personnage réalise les actions, c’est une histoire qui parle de quelqu’un d’autre.
Morale → pronom nous → la leçon nous concerne tous, elle est universelle.
Le récit raconte une histoire où les personnages vivent différentes actions (3ème personne). La morale dit ce qu’il faut en penser : elle s’adresse à nous directement (1ère personne du pluriel) et exprime une vérité générale (présent).
C’est une observation fondamentale : la fable parle d’animaux mais elle nous parle de nous. Le basculement du il vers le nous en fin de texte est la signature du genre.
6 fables d’Ésope à lire en classe : corpus de référence
Voici six fables d’Ésope courtes que j’utilise comme corpus de référence pour les activités de comparaison et la production d’écrits. Les élèves peuvent les lire en autonomie ou en binôme.
Le Corbeau et le Renard
Un Corbeau avait trouvé un morceau de fromage et s’était perché sur un arbre pour le manger. Le Renard, attiré par l’odeur, s’approcha et dit : « Ô Corbeau, que tes plumes sont belles ! Si ta voix est aussi belle, tu seras le Roi des oiseaux ! » Flatté, le Corbeau ouvrit la bouche pour chanter. Le fromage tomba, et le Renard le mangea. Morale : Ne vous laissez pas prendre aux flatteurs.
Le Lièvre et la Tortue
Le Lièvre, moqueur, défia la Tortue à la course. Confiante, elle accepta. Le Lièvre partit comme une flèche et s’endormit à mi-parcours. La Tortue avança pas à pas et le dépassa. À son réveil, le Lièvre vit la Tortue franchir la ligne d’arrivée. Morale : Lenteur et persévérance l’emportent sur la vitesse sans effort.
Le Renard et les Raisins
Un Renard affamé aperçut un régime de raisins accrochés à une treille. Il sauta de toutes ses forces pour les atteindre, mais en vain. Désappointé, il s’en alla en disant : « Ils sont verts, je n’en voulais pas ! » Morale : On méprise ce qu’on ne peut avoir.
Le Renard et la Grue
Le Renard invita la Grue à dîner et lui servit de la bouillie dans un plat plat. La Grue ne put manger, mais le Renard se régala. Vexée, la Grue invita le Renard et lui servit du gibier dans un vase étroit. Le Renard ne put y atteindre son museau. Morale : On récolte ce qu’on sème.
Le Renard et le Bouc
Le Renard tomba dans un puits. Le Bouc, altéré, y descendit pour boire. Le Renard dit : « L’eau est excellente ici ! » Le Bouc but. Puis le Renard dit : « Remonte en sautant, tes cornes t’aideront. » Le Bouc remonta, et le Renard s’accrocha à ses cornes pour sortir. Morale : Réfléchissez avant d’agir.
Le Chat et les Rats
Un Chat pendu par le cou feignit d’être mort. Les Rats dansèrent autour de lui. Mais dès qu’un Rat s’approcha, le Chat l’attrapa. Les autres s’enfuirent. Morale : Les belles idées ne servent à rien sans courage pour les appliquer.
Ésope, le père des fables
Je projette cette vidéo en fin de séance pour synthétiser la présentation d’Ésope et ancrer les informations de façon mémorable.
Les compétences travaillées dans cette séance
| Compétence | Indicateur de réussite |
|---|---|
| Situer Ésope et Phèdre dans l’histoire de la fable | L’élève explique qu’Ésope (VIe siècle av. J.-C.) est le premier fabuliste connu, que Phèdre (Ier siècle) a adapté ses fables en vers latins, et que La Fontaine s’est inspiré des deux pour créer ses Fables en français au XVIIe siècle. |
| Lire et comprendre deux fables d’Ésope | L’élève répond correctement aux questions de compréhension sur L’âne chargé de sel et Le renard au ventre gonflé, en formulant ses réponses en phrases complètes. |
| Identifier et formuler la morale d’une fable | L’élève repère la phrase de morale dans chaque fable, explique ce qu’elle signifie et l’applique à une situation de la vie réelle. |
| Classer les verbes selon leur temps dans une fable | L’élève classe les verbes conjugués en trois catégories (imparfait / passé simple / présent) et explique le rôle de chaque temps dans la fable : description, action, vérité générale. |
| Comprendre le rôle des pronoms dans la structure de la fable | L’élève explique que le pronom il (récit) désigne le personnage et que le pronom nous (morale) désigne le lecteur : c’est le basculement de l’histoire fictive à la leçon universelle. |
| Comparer une fable d’Ésope avec sa version chez La Fontaine | L’élève identifie ce que La Fontaine a ajouté (dialogues, vers, rythme, humour) et ce qu’il a gardé (histoire, personnages, leçon) par rapport à la version d’Ésope. |
FAQ : Ésope, Phèdre et La Fontaine en CM1 CM2
Qui est Ésope et pourquoi est-il important pour les fables ?
Ésope est un fabuliste grec du VIe siècle avant J.-C., considéré comme l’inventeur de la fable telle qu’on la connaît. Il écrivait de courts récits en prose mettant en scène des animaux pour illustrer une morale. Ses fables ont inspiré Phèdre (Ier siècle), puis Jean de La Fontaine au XVIIe siècle. On lui attribue plus de 350 fables, dont Le Lièvre et la Tortue, Le Corbeau et le Renard et Le Renard et les Raisins.
Quelle est la différence entre une fable d’Ésope et une fable de La Fontaine ?
Les fables d’Ésope sont courtes, en prose, avec une morale directement formulée à la fin. Les fables de La Fontaine sont plus longues, en vers libres, avec des dialogues, des descriptions et des effets de rythme. La Fontaine cache souvent la morale dans le texte plutôt que de la formuler séparément. En résumé : Ésope donne la leçon, La Fontaine la fait vivre.
Pourquoi travailler les temps du récit à partir d’une fable d’Ésope ?
Parce que les fables d’Ésope sont des textes courts et denses qui utilisent clairement les trois temps du récit : l’imparfait pour le décor et les portraits, le passé simple pour les actions qui font avancer l’histoire, et le présent pour la morale (présent de vérité générale). Cette structure lisible en fait un support idéal pour institutionnaliser la notion de temps du récit en CM1 CM2.
Pourquoi la morale d’une fable est-elle souvent au présent ?
Parce que la morale exprime une vérité générale — quelque chose de valable en tout temps et pour tout le monde. Ce présent de vérité générale est le même qu’on utilise pour énoncer des règles ou des lois : Le temps vient à bout des difficultés, On récolte ce qu’on sème. Ce n’est pas l’histoire passée du personnage, c’est une leçon pour aujourd’hui.
Comment utiliser le corpus de 6 fables d’Ésope en classe ?
Ces 6 fables courtes peuvent être utilisées de plusieurs façons : lecture autonome en ateliers, comparaison avec les versions de La Fontaine, identification de la morale, ou support de production d’écrits (réécrire une fable en changeant les animaux ou la situation). Elles constituent un corpus de référence que les élèves peuvent consulter tout au long de la séquence.
Peut-on travailler les fables d’Ésope en CM1 sans travailler La Fontaine ?
Oui — les fables d’Ésope sont accessibles dès le CM1 grâce à leur prose simple et leur structure très claire. Mais la comparaison avec La Fontaine enrichit considérablement la compréhension du genre : les élèves comprennent qu’une même histoire peut être racontée de façons très différentes, et que le style d’un auteur est un choix, pas une évidence.
Conclusion
Cette séance est l’une de celles que je préfère dans toute la séquence fables. Le moment où les élèves réalisent que La Fontaine n’a pas inventé les fables mais qu’il a pris une histoire simple et en a fait quelque chose de beau : c’est un moment de compréhension littéraire authentique. Comprendre ce qu’est le style d’un auteur, c’est ça.
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