La Cigale et la Fourmi (CM1 CM2) est la fable qui provoque des débats dans ma classe. Cette séance travaille trois notions que la séance précédente sur Le Corbeau et le Renard n’a pas abordées : les rimes dans les fables de La Fontaine, le débat interprétatif sur la morale, et la triple comparaison Ésope / Phèdre / La Fontaine sur la même fable.
→ Pour le travail sur la personnification et les substituts grammaticaux dans les fables, consultez la séance 5 — Le Corbeau et le Renard.
→ Pour la séquence complète, consultez ma page Fables CM1 CM2.
Découverte et lecture du texte
Même protocole que pour Le Corbeau et le Renard : lecture offerte expressive à voix haute, puis lecture individuelle silencieuse. Cette fable est particulièrement adaptée à la lecture à deux voix : un élève lit la cigale, un autre la fourmi. Je le propose systématiquement en CM2 après la première lecture.
Le texte intégral
La Cigale, ayant chanté Tout l’été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue :
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu’à la saison nouvelle.
« Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l’août, foi d’animal,
Intérêt et principal. »
La Fourmi n’est pas prêteuse ;
C’est là son moindre défaut.
« Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
— Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
— Vous chantiez ? j’en suis fort aise.
Eh bien ! dansez maintenant. »
Jean de La Fontaine
Phase de recherche : questionnaire de compréhension
CM2 individuellement, CM1 en binôme. Questions : présenter le document / nommer les personnages et leurs caractères / expliquer la situation de la cigale en hiver / analyser la réponse de la fourmi / formuler la morale.


Le travail sur les substituts grammaticaux
La personnification dans cette fable est traitée en séance 5. Ici je me concentre sur le tableau des substituts propre à ce texte. Deux personnages, deux listes de désignations très différentes en longueur ce contraste est lui-même révélateur.
| CIGALE | FOURMI |
| La Cigale Elle lui je vous cette emprunteuse | La Fourmi sa voisine la vous lui elle j’ |
Ce qui frappe dans ce tableau : la cigale est appelée cette emprunteuse par La Fontaine lui-même (pas par la fourmi). C’est La Fontaine qui prend parti dans le texte. Ce détail ouvre directement sur le débat moral : le fabuliste juge-t-il la cigale ? Si oui, est-ce juste ?
Le travail sur les rimes
C’est la compétence centrale de cette séance (absente de toutes les séances précédentes). La Cigale et la Fourmi est la fable idéale pour travailler les rimes car elle mélange plusieurs types dans un texte très court.
Qu’est-ce qu’une rime ?
Une rime est la répétition d’un même son à la fin de deux vers. On l’entend surtout à voix haute. Dans La Cigale et la Fourmi : chanté / été, dépourvue / venue, morceau / vermisseau. Les rimes donnent du rythme et rendent le texte plus agréable à écouter et plus facile à mémoriser.
Les trois types de rimes
Rimes plates ou suivies (AABB) : les deux premiers vers riment ensemble, puis les deux suivants. C’est le type dominant dans La Cigale et la Fourmi : chanté/été, dépourvue/venue.
Rimes croisées (ABAB) : le premier vers rime avec le troisième, le deuxième avec le quatrième. On les trouve notamment dans le dialogue final de la fable.
Rimes embrassées (ABBA) : le premier vers rime avec le quatrième, le deuxième avec le troisième. Plus rares chez La Fontaine.

Les rimes riches, suffisantes et pauvres
Une rime pauvre répète un seul son (grand/blanc). Une rime suffisante en répète deux (chanté/été). Une rime riche en répète trois ou plus (prêteuse/emprunteuse). Je fais classer les rimes de la fable selon ce critère (prêteuse/emprunteuse) est la rime la plus riche et la plus significative : La Fontaine a choisi de faire rimer les deux mots qui résument l’opposition entre les deux personnages.

Le débat moral : la fourmi a-t-elle raison ?
C’est le moment que j’attends le plus dans cette séance. Après la compréhension et le travail sur les rimes, je lance le débat : la fourmi a-t-elle eu raison de refuser d’aider la cigale ?
Je note les deux positions au tableau sans les hiérarchiser :
Position A — La fourmi a raison : elle a travaillé tout l’été, elle a prévu. La cigale a chanté au lieu de stocker des provisions. C’est sa responsabilité. La morale est claire : il faut prévoir.
Position B — La fourmi a tort : la cigale a une valeur que la fourmi ne reconnaît pas : celle du chant, de la beauté, de l’art. Une société où personne ne chante est triste. La fourmi est cruelle et dépourvue de générosité. C’est là son moindre défaut, dit La Fontaine lui-même.
Le débat dure en général 5 à 10 minutes. Ce qui m’intéresse, c’est que les élèves argumentent avec des éléments du texte, pas juste avec leur opinion. Un élève qui cite C’est là son moindre défaut pour défendre la cigale a compris que La Fontaine prend parti indirectement.
Je conclus toujours avec cette question : « Et vous, vous êtes plutôt cigale ou plutôt fourmi ? » Les mains se lèvent, les réponses sont toujours partagées. C’est la preuve que la fable touche quelque chose de vrai.
La structure narrative
1. Situation initiale
Pendant tout l’été, la cigale chante et profite du beau temps sans se soucier de l’hiver.
2. Élément perturbateur
L’hiver arrive avec le froid. La cigale n’a plus rien à manger.
3. Péripéties
La cigale va voir la fourmi pour lui demander de la nourriture. Elle promet de rembourser. La fourmi lui demande ce qu’elle faisait pendant l’été. La cigale répond qu’elle chantait.
4. Situation finale / morale
La fourmi refuse et lui dit d’aller danser. La morale (implicite dans cette fable) est celle de la prévoyance et du travail. Mais La Fontaine ne la formule pas directement : c’est au lecteur de la tirer.
La triple comparaison : Ésope, Phèdre et La Fontaine
Cette fable est l’une des rares à exister dans les trois versions (ce qui en fait un support idéal pour une comparaison à trois niveaux). Je distribue les trois textes côte à côte et je demande aux élèves de trouver les différences.
Version d’Ésope
En hiver, des fourmis faisaient sécher leur grain mouillé. Une cigale affamée leur demanda quelque chose à manger. Les fourmis lui dirent : « Pourquoi, durant l’été, n’as-tu pas fait de provisions ? » La cigale répondit : « Je n’en avais pas le temps : je chantais. » Les fourmis se mirent à rire et dirent : « Eh bien ! si tu as chanté pendant l’été, danse maintenant en hiver. »
Il ne faut pas négliger le travail au temps favorable, si l’on veut éviter les peines et les dangers.
Version de Phèdre
La cigale, ayant chanté durant l’été, manquait de nourriture quand vint l’hiver. Elle demanda aux fourmis quelques grains pour pouvoir vivre jusqu’à la nouvelle saison. Celles-ci lui demandèrent ce qu’elle faisait pendant l’été. Elle répondit qu’elle chantait. Alors elles dirent : « Puisque tu as chanté en été, danse en hiver. »
Ce que La Fontaine a ajouté
Je fais noter collectivement les apports de La Fontaine par rapport aux deux versions antiques :
- Les vers et les rimes : La Fontaine transforme la prose en poème. Le rythme des vers courts (chanté / été) crée une sensation d’insouciance, on entend presque la cigale chanter dans la musique du texte.
- Le commentaire de l’auteur : La Fourmi n’est pas prêteuse ; C’est là son moindre défaut — La Fontaine s’exprime directement. Il juge subtilement les deux personnages.
- La rime prêteuse/emprunteuse : absente chez Ésope et Phèdre. C’est La Fontaine qui crée cette opposition lexicale qui résume toute la fable.
- La morale implicite : Ésope formule la morale explicitement. La Fontaine la laisse entière dans le « dansez maintenant » de la fourmi. Le lecteur doit la construire lui-même.
Les compétences travaillées dans cette séance
| Compétence | Indicateur de réussite |
|---|---|
| Lire et comprendre une fable de La Fontaine en vers | L’élève identifie les personnages, explique la situation de la cigale, analyse la réponse de la fourmi et formule la morale implicite. |
| Relever et classer les substituts grammaticaux | L’élève identifie les désignations de la cigale et de la fourmi, repère que cette emprunteuse est un jugement de La Fontaine et l’explique. |
| Identifier et analyser les rimes | L’élève repère les rimes dans le texte, les classe (plates, croisées, embrassées), les évalue (pauvres, suffisantes, riches) et explique leur rôle dans le rythme et la mémorisation. |
| Comprendre la rime comme choix stylistique | L’élève explique pourquoi La Fontaine a choisi de faire rimer prêteuse et emprunteuse — cette rime résume l’opposition entre les deux personnages. |
| Débattre de la morale en s’appuyant sur le texte | L’élève défend sa position (fourmi ou cigale) avec des arguments tirés du texte, notamment la phrase C’est là son moindre défaut comme indice du point de vue de La Fontaine. |
| Comparer trois versions d’une même fable | L’élève identifie les apports de La Fontaine par rapport à Ésope et Phèdre : vers et rimes, commentaire de l’auteur, rime prêteuse/emprunteuse, morale implicite. |
FAQ — La Cigale et la Fourmi en CM1 CM2
Quel est le résumé de La Cigale et la Fourmi de La Fontaine ?
La cigale a chanté tout l’été sans faire de provisions. Quand l’hiver arrive, elle n’a plus rien à manger. Elle va demander de l’aide à la fourmi, sa voisine. La fourmi lui demande ce qu’elle faisait pendant l’été. La cigale répond qu’elle chantait. La fourmi refuse de l’aider et lui dit : « Eh bien ! dansez maintenant.
Quelle est la morale de La Cigale et la Fourmi ?
Contrairement au Corbeau et le Renard, La Fontaine ne formule pas la morale directement dans ce texte — elle est implicite. La leçon : il faut travailler et prévoir pour ne pas se retrouver en difficulté. Mais La Fontaine laisse aussi entendre, par C’est là son moindre défaut, que la fourmi n’est pas irréprochable non plus — elle manque de générosité. Cette ambiguïté est ce qui rend la fable si riche pour le débat.
La fourmi a-t-elle raison de refuser d’aider la cigale ?
C’est le grand débat de cette séance. La fourmi a travaillé et prévu — elle est dans son droit. Mais La Fontaine glisse une critique : La Fourmi n’est pas prêteuse ; C’est là son moindre défaut — le fabuliste suggère qu’elle a d’autres défauts. La cigale a chanté — ce qui a une valeur que la fourmi ne reconnaît pas. Les deux lectures sont valides, et c’est exactement ce que La Fontaine voulait.
Qu’est-ce que les rimes plates dans une fable ?
Les rimes plates (AABB) sont le type de rimes où les deux premiers vers riment ensemble, puis les deux suivants. C’est le schéma dominant dans La Cigale et la Fourmi : chanté/été, dépourvue/venue, morceau/vermisseau. Ce schéma simple donne un rythme régulier et facilite la mémorisation.
Quelle est la différence entre la version d’Ésope et celle de La Fontaine pour cette fable ?
Ésope écrit en prose directe avec une morale explicite. La Fontaine transforme le texte en poème rimé, ajoute un commentaire indirect sur la fourmi (C’est là son moindre défaut), crée la rime prêteuse/emprunteuse qui résume l’opposition, et laisse la morale implicite. La Fontaine ne juge pas clairement — il laisse le lecteur décider.
Combien de temps dure cette séance ?
Dans ma pratique, cette séance dure 1h15 : 10 minutes de lecture et premier échange, 20 minutes de questionnaire et substituts, 20 minutes de travail sur les rimes, 15 minutes de débat moral, 10 minutes de triple comparaison Ésope/Phèdre/La Fontaine. Le débat peut déborder — c’est bon signe.
Conclusion
La Cigale et la Fourmi est la fable que je place toujours en deuxième étude analytique(après Le Corbeau et le Renard) parce qu’elle apporte ce que la première n’a pas : les rimes, la morale implicite, et un vrai débat moral que les élèves ne tranchent jamais facilement. C’est une fable qui fait travailler la tête et le cœur en même temps.
Retrouvez la suite de la séquence sur ma page Fables CM1 CM2 et suivez les prochaines séances en vidéo sur → @soscartables
